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‘L’ENQUÊTE DES NOMS DE LIEUX BAS BRETONS’ (éditeur général avec Loïc Cheveau)

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L’importance de la collecte des formes orales traditionnelles locales des noms de lieux ne semble pas si évidente aux toponymistes qui étudient les noms de lieux anglais et français, habitués qu’ils sont à la prééminence accordée aux formes écrites médiévales dans la poursuite des étymologies. Cependant, comme dans les autres pays celtiques, l’importance de la vérification de la prononciation des noms de lieux est plus importante en Bretagne où la forme bretonne d’origine est souvent déguisée et déformée par des formes écrites officielles qui sont anachroniques et francisées à des degrés divers. Comme ailleurs, les formes historiques sont assidûment recueillies par des individus et, avec le temps, conduiront à des recueils complets. Mais on ne peut pas en dire autant des formes orales traditionnelles locales de la toponymie qui sont le plus souvent ignorées par les toponymistes, par simple manque d’expertise.

De nombreux aperçus sur la société bretonne du Bas Moyen Âge peuvent être tirés d’une étude des toponymes qui ont perduré. Pour donner deux exemples: (1) les assez nombreux exemples Merdi ‘maison d’intendant’ (comparable aux Maerdy de Galles); et (2) dans le nom de lieu Crec’h-metern (Saint-Fiacre 22), nous obtenons la confirmation que le terme vieux-breton bien connu machtiern ‘chef local’ avait un vocalisme (métaphonie) en breton tout à fait semblable à ses congénères brittoniques (cornique mytern et gallois mechdeyrn).

Une sélection de problématiques devrait suffire à illustrer les justifications pour la collecte des formes orales traditionnelles locales en Bretagne occidentale.

1. La forme bretonne occultée par une forme officielle.

Saint-Vital (Plounévézel 29) est connu localement en breton sous le nom de Zann Waren, un saint nommé Guarhen dans la Vie de Saint Corentin, associé à Gradlon, le roi semi-légendaire de la Cornouaille médiévale. Il se retrouve dans la forme francisée Saint-Voirin (Le Cloître-Pleyben 29). Les formes officielles (mêmes bretonnes) n’ont parfois aucun lien avec les formes utilisées dans la localité, ainsi localement Roc’h-ar-burtul (Maël-Carhaix 22) est Ribourti, et de même Restgoaler (Spézet 29) est Rest-ar-gwenneg.

2. Les formes officielles sont de simples traductions.

Localement, la Villeneuve (Plestin-lès-Grèves 22) est ar Gerneve ; Vieux-Tronc (Plouyé 29) est ar Hefkoz. Tels exemples n’en manquent pas dans chaque commune de la Basse-Bretagne.

3. Les formes officielles ne sont que des traductions partielles.

Bois-Château (Canihuel 22) est pour Koed-ar-hyesten qui signifie ‘bois des châtaigniers’ ; la Butte-du-cheval (Motreff 29) est pour Lost Krec’henn-ar-marc’h.

4. L’ambiguïté des formes officielles.

Guermeur et Guerderrien (Glomel 22) sont, respectivement, ar Gerveur et Gwerderyen localement, l'un représentant kêr ‘hameau’ et l’autre gwern ‘marais’. Dans une autre commune Guermeur (La Chapelle-Neuve 22) représente ar Verveur ‘le grand marais’.

5. Les formes officielles sont du breton médiéval.

Beaucoup de formes officielles de toponymes bretons dérivent de la fin de la période médiévale et cela se reflète dans la préservation de consonnes non mutées comme dans les conventions du moyen-breton. Des exemples : Kermarzin (Plounévézel 29) est Kervarzin; Les Mais (Callac 22) est Lezvêz; Trémalvézen (Glomel 22) est Tralvên; Kerdaffrec (Spézet 29) localement Kerzaoreg.

6. Les formes bretonnes de noms français sont occultées.

Ainsi Richemont (Cléden-Poher 29) et la Fonderie (Poullaouen 29) déguisent les formes bretonnes réelles Richimont et ar Vondiri qui sont autrement accentuées, autrement prononcées et représentent à la fois une adaptation phonologique bretonne et une trace fossile de prononciations françaises antérieures.

7. La forme ‘officielle’ bretonne est défectueuse.

Suivant un timide début dans les années 1960, des versions bretonnes des noms de lieux sont devenues banales sur les panneaux de signalisation, avec une introduction parfois incohérente de conventions orthographiques du breton moderne pour des noms pas entièrement convertis en breton moderne qui a pour résultat des formes hybrides. Les exemples de ce type de « bretonnisation » est loin d’être idéal. Un exemple courant est l’incapacité à moderniser l’article défini am du moyen-breton à ar dans Kerampuilh pour Kerampuil (Carhaix 29) ou dans Keramborn pour Keramborgne (Le Vieux-Marché 22). En breton moderne et dans la bouche des locuteurs natifs dans ces localités respectives les vraies formes modernes bretonnes sont Ker (ar) Puilh, Ker (ar) Born. Qui plus est, depuis 1999 ‘Kerampuilh’ – sous cette forme erronée – a été l’emplacement du premier lycée brittophone et, à un moment donné, le siège d’Ofis (Publik) ar Brezhoneg, un organisme officiellement soutenu qui fait matière de référence en ce qui concerne la promotion du breton en Bretagne, et – entre autres responsabilités – offre des conseils prescriptifs sur les formes bretonnes des noms de lieux.

8. Lieux non notés sur les cartes ou non situés dans des inventaires.

Comme ailleurs dans le monde, il ya beaucoup de noms de lieux bretons qui ne figurent pas sur les cartes ou même sur les listes. Pas tous peuvent être rejetés comme simples microtoponymes.

Les exemples donnés ci-dessus, sont loin d’épuiser les façons dont la connaissance de la prononciation locale est essentielle pour apprécier la culture environnante et le sens de toponymes bretons. Les personnes possédant une certaine familiarité avec les formes écrites officielles des noms de lieux du Pays de Galles et des Hautes-Terres de l’Écosse en Grande-Bretagne sont loin d’apprécier l’intensité de la francisation qui a joué sur la toponymie bretonne dans les documents historiques, cartographiques et officiels depuis la fin de l’époque médiévale.

En dehors de la logique strictement linguistique d’une collecte de formes orales, les études toponymiques méthodiques ont généralement souffert d’être limitées aux enquêtes documentaires dans les bibliothèques et les archives, au détriment des enquêtes sur le terrain. Cette négligence et insouciance vis-à-vis du travail de terrain conduit souvent les spécialistes de toponymie à commettre des erreurs grossières dans leurs interprétations, des erreurs qui pourraient si facilement être évitées par la simple précaution de consulter les populations locales et de bénéficier de leurs connaissances.

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